2.

Cécile

 

 

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    Cécile tente poliment de pousser les passagers trop encombrants à coup de « pardon » enthousiastes. Elle a deux minutes de retard et ne peut tolérer un tel désordre ! Elle multiplie les efforts pour se construire un monde parfait, un univers calibré où la théorie du chaos n'a pas sa place. Ses talons hauts martèlent en rythme le sol métallique de l'escalator.
   « Pardon, pardon, pardon ! »
   Les passants ne peuvent lui en vouloir : Cécile irradie dans la noirceur du métro et son sourire est contagieux. Seuls les plus cyniques lui résistent.
   « 12h04, Sophie va m'attendre », dit-elle tout bas.
   Elle presse alors le pas et se met à courir dans la rue Danton. Sa jupe blanche volette et laisse découvrir ses jambes pâles.
  « Bonjour, charmante demoiselle ! » lui lance un jeune homme.
  Cécile tourne la tête dans sa direction, prend un air horrifié et hausse les épaules.

  Comme toutes les femmes, elle acceptait les compliments, mais seulement des hommes de son rang. Sans origine aristocratique, Cécile faisait partie néanmoins des jeunes femmes parisiennes de bonne famille. Elle avait connu son premier amour à vingt-et-un ans et, après cinq ans de vie commune, elle s'apprêtait à l'épouser. Comme dans ses livres d'enfants, qu'elle prenait plaisir à feuilleter de temps en temps, à l'abri de tout regard indiscret, bien sûr. A l'abri, surtout, de Sophie, sa meilleure amie.
  Leur amitié avait surpris tout le monde. Elles auraient dû se détester, et, en y repensant, elles s'exaspéraient souvent l'une l'autre. Les maniaqueries de l'une contrariaient le bordel existentialiste de l'autre, la réciproque n'étant pas moins vraie. Mais leurs fâcheries infantiles se terminaient presque toujours en éclats de rire.

  Cécile arrive devant une petite pizzeria, à l'enseigne rouge et blanche. Elle jette un œil à son reflet, cale une mèche derrière son oreille droite et pousse un soupir de satisfaction. 12h11. Sophie n'est pas encore là...