copines_nouvelles

Comme Sophie arrive en avance, elle en profite pour faire un tour dans la librairie de quartier, le Gibert Joseph, où elle avait coutume d’aller quelques années auparavant. L’escalator la monte au rayon « littérature ». Automate décérébrée, elle avance machinalement vers la section « Moyen Âge ». Mais les titres qui étaient alors si familiers lui semblent à présent étrangers. Elle décide donc de monter un étage plus haut, section « Histoire de l’art ». Quelle n’est pas sa surprise lorsque elle parcourt l’étalage central : Biologie cellulaire, Anatomie de la main, ou, plus poétique encore, Le Tube digestif… autant de livres de médecine qui ont remplacé les Matisse, Dali ou Füssli qu'elle feuilletait frénétiquement.
On lui apprend que l’art se trouve désormais au sous-sol. Même loin de la pierre, elle est donc vouée à rejoindre le bas de l’échelle !
De courtes vibrations chatouillent sa main gauche et son téléphone l’arrache à son humble destinée. Cécile est arrivée.

À peine sortie du Gibert, elle la voit qui trépigne d’impatience devant l’entrée de la pizzeria.
« J’ai essayé de t’appeler trois fois !"

Pour mettre un terme à sa colère, et parce qu'elle n'a pas vu son amie depuis plus d'un mois, elle la prend dans ses bras. Cécile, un peu surprise par tant d'effusions, lui rend son embrassade. Quand Sophie sent l'émotion monter, elle desserre l'étreinte.

« Oui, navrée, ça ne captait pas là-haut. On y va ? Christophe nous rejoindra à l’intérieur. »

Fernando accueille les deux jeunes femmes en fanfare, et leur fait signe de s'installer au fond du restaurant, à leur place attitrée.

« Franchement, lance Cécile, je trouvais tous ces préparatifs amusants au début ! Mais aujourd’hui, j’en ai ras-le-bol. Ma mère me presse de prendre une décision, mais ne s’investit même pas dans les essayages.
- Ah oui ! je vois pourquoi tu as besoin de moi…
- Si ça continue, j’annule tout !
- Oui, tu peux aussi…
- Sophie, merde à la fin, tu es ma meilleure amie, tu es censée me soutenir. Je vis des moments de doute très difficiles, et toi, tu t’en fous comme de l’an quarante.
- Mais non… Tiens ! Regarde : Christophe. »

Une fois de plus, le grand garçon brun arrive à point nommé. Son sourire imbécile confirme qu’il a repéré ses copines derrière la devanture. D’un coup de tête rapide, Sophie lui fait signe de presser le pas et de la sauver de la furieuse mariée.
Alors que le jeune homme s’approche de la table, Cécile, ses grands yeux verts plongés dans la rotondité de l’assiette, paraît perdue dans ses pensées.
« Salut, les mecs ! s’exclame Christophe.
- Oh l’ami, dis-moi, tu ne voudrais pas nous accompagner cet après-midi à la boutique des meringuées ? »

Mais la future épouse n’apprécie pas du tout ce trait d’humour : elle bondit de sa chaise et court aux toilettes. L’air désapprobateur de Chrisophe, compagnon si fidèle en pitreries pousse l'indélicate à rejoindre l’érinye pour attendre son jugement. Elle descend donc l’escalier rouge non sans quelque appréhension et, s’enfonçant peu à peu dans les ténèbres, elle finit par s’arrêter devant Cécile, qui sèche ses larmes.
« Tu ne crois vraiment pas au mariage, n’est-ce pas ?
- Ne t’occupe donc pas de mes croyances et fais ce qui est bien pour toi. D’ac ?
- O.K. »
Honteuse d’avoir fait pleurer son amie, Sophie se décide à la cajoler un peu. Dans le creux de ses bras, elle sent le petit corps rempli de sanglots qui tressaute par saccades. De faibles gémissements s’en échappent : les cris infinitésimaux se perdent dans l’obscurité de la pièce. Dans l’étreinte, elle voit son propre corps se contorsionner. Les plaintes de Cécile, plus appropriées dans la chambre qu’aux commodités, déclenchent malgré elle un fou rire incontrôlable.
« Mais tu te fous de moi ? lui dit Cécile en s’écartant.
- Je … je… je suis navrée, mais tes pleurs me font rire ! »
Blanc.

Cécile plonge ses yeux glacés d’effroi dans ceux de son amie, qui éclate alors de rire. Et les crises d’angoisse de cette fin de matinée se muent en larmes de joie. Et c’était si bon ! Sophie tire alors un peu de papier toilettes pour arranger le visage de sa tendre pleureuse et les deux filles regagnent le monde des bons vivants. À table !